L’invitée : Général Anne-Cécile Ortemann, officier général de zone de défense et de sécurité Nord, gouverneur militaire de Lille

L’invitée : Général Anne-Cécile Ortemann, officier général de zone de défense et de sécurité Nord, gouverneur militaire de Lille

À la tête de la zone de défense et de sécurité Nord, le général Anne-Cécile Ortemann incarne une armée pleinement ancrée dans son territoire. Gouverneur militaire de Lille depuis le 1er juillet 2025, elle oeuvre à renforcer le lien entre les armées, les entreprises et la société civile, convaincue que la résilience du pays repose autant sur l’engagement de ses soldats que sur la mobilisation de son tissu économique.

Le lien armées – entreprises est désormais présenté comme un levier de souveraineté. Comment ce rapprochement s’exprime-t-il dans les Hauts-de-France ? Une partie essentielle de ma mission consiste à concrétiser le lien entre les armées et la Nation. Les entreprises en font pleinement partie. Je me vois comme un relais : je représente les armées auprès du monde économique, et j’apporte aussi aux armées une meilleure compréhension de ses partenaires. Nous avons besoin des entreprises pour produire nos équipements, nos matériels, nos services. Encore faut-il qu’elles comprennent nos besoins et nos contraintes, notamment en termes de délais. Dans les armées, un produit « à 80% » qui fonctionne vaut mieux qu’un produit parfait qui arrive trop tard. J’explique souvent que ce qui compte, c’est la viabilité opérationnelle, pas le produit parfait. À Lille et dans la région, ce dialogue est naturellement fort : héritage industriel, culture militaire ancrée, dynamisme entrepreneurial. Les Hauts-de-France sont une terre d’accueil pour les armées. Cela crée un terreau favorable au rapprochement.

Le Comité Liaison Défense (CLD) du Medef est devenu un véritable pont entre les deux mondes. Qu’attendez-vous de cette instance ? Le CLD est un outil précieux. Il permet aux armées de mieux connaître les acteurs économiques de la région, et aux entreprises de comprendre ce que nous faisons et ce dont nous avons besoin. Cette confiance est essentielle. Le CLD nous offre un réseau pour anticiper, partager, expliquer. Il touche aussi une population clé : les actifs, ceux qui travaillent dans les entreprises, et qui constituent un vivier majeur de futurs réservistes. Cette relation n’est pas que « symbolique » : elle participe directement à la cohésion nationale. Plus les armées et les entreprises se parlent, plus le pays est capable de réagir vite et ensemble le jour où la situation l’exige

Le manifeste ProMilès mobilise les entreprises autour de la réserve opérationnelle et de la reconversion. Comment inciter les entreprises à le signer ? ProMilès est d’abord un acte d’intention, un signal. Une entreprise qui le signe manifeste sa volonté d’apporter sa pierre à l’édifice. Mais elle doit le faire avec lucidité. Chaque dirigeant doit se demander : en cas de crise, aurai-je besoin de ce salarié à ce poste ? Ou comment pourrai-je faciliter son engagement ? Aujourd’hui, certains réservistes n’osent pas dire à leur employeur qu’ils le sont. C’est selon moi, un frein. La réserve doit devenir un motif de fierté, pas d’inquiétude. ProMilès peut enclencher une dynamique positive. J’ai d’ailleurs demandé aux entreprises signataires de faire le point dans un an, en se demandant : qu’avons-nous fait concrètement pour la Nation ? La notion d’« entreprise essentielle » doit aussi être pensée. Tout le monde peut contribuer, mais pas au même niveau. Il ne s’agit pas de mettre en péril la viabilité des entreprises. L’engagement doit donc être éclairé et proportionné.

Comment les armées préparent-elles l’hypothèse d’une économie davantage tournée vers la défense ? Quel rôle les entreprises peuvent-elles jouer ? Les armées envisagent l’hypothèse d’un basculement vers une économie de défense. Mais cela n’a de sens que si les entreprises peuvent suivre. Une grande entreprise peut investir sur fonds propres pour développer des capacités utiles aux armées. Pour une petite, c’est plus compliqué. Il faut inventer des modèles plus souples. L’armée ne doit pas être le client unique d’une entreprise, ce serait dangereux. Les entreprises qui travaillent pour nous doivent pouvoir réutiliser leurs technologies pour le civil. C’est une question de pérennité économique, mais aussi de responsabilité. La Direction générale de l’armement (DGA) est à la manoeuvre sur ce sujet, avec un délégué régional. Il reste un vrai défi pour l’armée française : financer des innovations sans dépendre uniquement de l’argent public. C’est une réflexion que nous menons activement. Deux leviers sont intéressants : l’export, qui offre de la marge de manoeuvre, et les coopérations internationales, comme le partenariat militaire CaMo que nous avons avec la Belgique, et qui via le programme Scorpion permet d’améliorer l’interopérabilité des unités françaises avec nos homologues belges

Le secteur du drone apparaît comme un axe stratégique pour la souveraineté. Comment les armées envisagent-elles cette filière ? C’est une filière absolument stratégique, et la région dispose déjà de compétences fortes, notamment dans ses entreprises technologiques. Le drone n’est plus un sujet d’avenir, c’est un sujet du présent. L’enjeu est d’allier la capacité d’innovation des entreprises régionales avec la rapidité opérationnelle que nous exigeons. Là aussi, le CLD joue un rôle clé : faire se rencontrer les bons acteurs, lever les malentendus techniques, accélérer les projets concrets.

Les entreprises et les armées partagent-elles des valeurs utiles l’une pour l’autre ? Beaucoup plus qu’on ne le pense. L’entreprise nous pousse à innover sans cesse. Sans innovation, elle meurt ; cela nous oblige à réfléchir autrement. Le monde économique a une capacité d’adaptation radicale, parfois brutale. De notre côté, nous préparons beaucoup, nous anticipons, mais nous évoluons dans un cadre structuré. L’alliance des deux cultures est pertinente. La hiérarchie, par exemple, nous la vivons différemment, mais nous savons reconnaître une figure de chef. Et nous savons aussi que la force vient du collectif. Quand un jeune s’engage, nous rappelons toujours à ses proches qu’il rejoint un collectif plus fort que lui seul. Cette culture du collectif est un enseignement précieux pour tous. Quant aux militaires qui quittent l’armée, ils restent rappelables cinq ans et peuvent poursuivre leur engagement dans la réserve. Ils apportent à l’entreprise un savoir-être rare : discipline, résilience, adaptabilité, esprit d’équipe, et des savoir-faire précieux dont la gestion de crise fait partie.

Quel message souhaitez-vous adresser aux dirigeants d’entreprise des Hauts-de-France ? Les armées ont besoin de vous. Engagez-vous à la hauteur de ce que vous pouvez faire, ni plus ni moins. Venez à notre rencontre. Discutons ensemble de ce que nous pouvons construire : réserve, reconversion, projets communs, innovation durable… Chaque entreprise peut contribuer. Le plus important est de faire un premier pas. C’est ainsi que se construit la cohésion nationale, et donc la force de la Nation.