Décryptage : regards croisés de Yann Orpin et Tanguy de Brosse

Décryptage : regards croisés de Yann Orpin et Tanguy de Brosse

Yann Orpin Tanguy de Bosse

ENTREPRISES : UN RAPPROCHEMENT STRATÉGIQUE
REGARDS CROISÉS DE TANGUY DE BROSSE ET YANN ORPIN

À l’heure où la situation internationale rebat les cartes de la sécurité dans le monde, le lien entre l’institution militaire et les entreprises s’intensifie. Yann Orpin, vice-président du Medef Lille Métropole en charge des relations avec les armées, et Tanguy de Brosse, lieutenant-colonel et secrétaire général du Comité Liaison Défense (CLD), reviennent sur la montée en puissance d’un dialogue devenu stratégique.

Comment est né le Comité Liaison Défense, et quel rôle joue-t-il aujourd’hui dans les relations entre les armées et les entreprises ? Tanguy de Brosse : Le CLD est l’héritier d’une longue histoire. Les relations entre le ministère des Armées et le Medef existent depuis les années 1960. En 1988, une convention a structuré ce dialogue avec la création du Comité Liaison Défense national. Depuis, 15 commissions et 10 comités travaillent au Medef national, dont une dédiée au lien armées – entreprises, et 10 CLD en régions et dans les départements ont été créés. Leur vocation est d’adapter cette coopération à la réalité économique des territoires.

Yann Orpin : Dans les Hauts-de-France, le CLD s’est naturellement structuré autour de Lille, où se trouve l’état-major. Je l’ai relancé fin 2023 en créant un lien étroit avec le Gouverneur Militaire de Lille de l’époque, le Général Bruno Gardy. Nous avons d’abord travaillé sur la reconversion des militaires, notamment via la Mission de Retour à la Vie civile des Officiers Généraux (MIRVOG). Puis, plus récemment, j’ai nommé deux coprésidents aux profils complémentaires : Cédric Auplat, chef d’entreprise (Peignage Dumortier) travaillant déjà pour les armées, et Sophie Lemierre Pupier, ancienne militaire devenue entrepreneure. L’idée était de bâtir un pont solide entre les deux mondes ; et d’accompagner les militaires qui quittent l’institution chaque année, ainsi que leurs conjointes et ceux qui ont été blessés au front.

Sur quels piliers repose aujourd’hui l’action du CLD ?

TdB. : Historiquement, trois piliers sont inscrits dans la convention : la reconversion et l’acculturation, la réserve opérationnelle et l’accompagnement des blessés. Ils restent au coeur de notre action. Nous y avons ajouté un quatrième pilier cet été : « Défense et souveraineté ».
Il ne s’agit pas de s’immiscer dans les programmes d’armement, ce rôle revenant à la DGA, mais d’explorer les enjeux de cohésion nationale, de chaîne de valeur et de résilience économique.

YO. : Notre ambition est de structurer l’écosystème régional : armées, DGA11, BITD22, fédérations industrielles, Région Hauts-de-France, etc. Nous devons être organisés le jour où un appel d’offres ou un besoin opérationnel émergera. Nous recensons aussi les entreprises « hors BITD » : celles qui n’appartiennent pas à l’industrie de défense mais pourraient répondre à des marchés connexes. C’est une vraie opportunité pour les PME et ETI régionales.

Qu’apporte concrètement ce dialogue Armées–Entreprises ?

YO. : D’abord, une meilleure compréhension mutuelle. Trop longtemps, ces deux mondes ne se sont croisés que de loin. Les entreprises ont besoin de retrouver discipline, engagement et culture de crise : des qualités que les militaires incarnent naturellement. Recruter d’anciens militaires, c’est faire entrer dans l’entreprise des profils solides, exemplaires, capables de fédérer.

TdB. : Du côté des armées, ce dialogue répond à plusieurs enjeux. L’attractivité de la réserve, la réinsertion des blessés – aujourd’hui près d’un millier suivis –, la reconversion des militaires sont des responsabilités majeures. L’armée a une dette envers ceux qui se sont engagés pour la Nation. Et sur un plan plus large, ce lien renforce la cohésion nationale. L’économie a besoin des armées, et les armées ont besoin d’une économie robuste : en cas de crise majeure, la supériorité opérationnelle dépend aussi de la capacité du pays à rester uni et à continuer de produire.

Dans le contexte géopolitique instable actuel, ce lien devient-il un enjeu de souveraineté ?

YO. : Très clairement. La montée en puissance de la réserve en est un symbole. On demande désormais aux entreprises de permettre jusqu’à 22 jours d’engagement par an pour leurs salariés réservistes. C’est l’objet du manifeste ProMilès : recruter des militaires en reconversion, soutenir les blessés et faciliter l’engagement des collaborateurs. C’est aussi un acte de patriotisme, au sens noble du terme.

TdB. : ProMilès a été signé par un millier d’entreprises en seulement trois ans. Et la Garde nationale a, elle, signé plus de 1 300 conventions avec des employeurs. Ce sont des efforts réels : certaines entreprises compensent la différence de salaire, d’autres accordent davantage de congés que les dix jours prévus par le Code du travail. Au CLD, nous travaillons pour que la réserve devienne un motif de fierté pour le salarié et un atout pour son employeur.

La réserve opérationnelle doit atteindre 80 000 personnes d’ici 2030. Comment accompagner cette montée en puissance sans désorganiser les entreprises ?

YO. : Cela demande du pragmatisme. La demande politique d’augmenter le nombre de réservistes doit s’ajuster à la réalité opérationnelle des armées et au fonctionnement des entreprises. Les organisations doivent pouvoir s’adapter sans mettre en péril leurs activités.

TdB. : La réserve est un système qui se modernise. Aujourd’hui, un réserviste doit prévenir son employeur trois mois à l’avance, car nous ne sommes pas en niveau d’alerte maximal. Si un jour nous entrions dans une logique d’économie de guerre, tout changerait : la mobilisation deviendrait nationale, immédiate. En attendant, nous travaillons sur deux axes : formuler des propositions sur la protection sociale, les compensations et les statuts ; et accompagner les entreprises pour qu’elles soient prêtes à différents niveaux d’alerte.

Que peuvent apprendre dirigeants et militaires les uns des autres ?

YO. : Les entreprises ont beaucoup à gagner au contact des militaires : rigueur, sens du collectif et capacité à décider vite et sous contrainte. Ce sont des repères qui s’érodent parfois dans le monde du travail. L’arrivée de militaires dans une équipe peut créer un effet d’entraînement positif.

TdB. : De notre côté, nous sommes désireux de cette acculturation. Les armées doivent mieux comprendre les enjeux économiques, les pratiques de management et l’innovation civile. Nous intégrons d’ailleurs des chefs d’entreprise dans certaines formations de haut niveau pour nourrir cette compréhension mutuelle. Et nous voulons territorialiser davantage le CLD : chaque Medef local a vocation à créer son propre espace de dialogue.

Quels sont vos axes de travail prioritaires pour les prochains mois ?

YO. : Multiplier les temps forts pour embarquer les entreprises : Comité Grand Lille, nouvelles signatures PromiLès, rencontres territoriales. Nous travaillons aussi sur la filière drone avec la Région, Sopra Steria ou MC2 Technologies, pour structurer un écosystème régional cohérent.

TdB. : De notre côté, plusieurs actions montent en puissance : job dating, colloques, afterworks, partages de bonnes pratiques entre CLD. Nous participons aussi à l’exercice Vulcain, qui intègre des chefs d’entreprise au sein d’un scénario de gestion de crise.

YO. : Et nous soutiendrons l’ouverture en 2026, dans l’Avesnois, d’une maison dédiée aux blessés, en lien avec l’association Résilience. C’est l’incarnation la plus forte du lien armées – entreprises : un pont humain, concret et durable.

1 Direction Générale de l’Armement
2 Base industrielle et technologique de défense