Chef d’entreprise et industriel, Patrick Martin préside la première organisation patronale de France depuis juillet 2023. Il revendique un « MEDEF d’affirmation » et assume une parole engagée des entrepreneurs dans le débat public. Avec le Front économique, lancé en 2024, il entend structurer une réflexion collective pour remettre l’économie réelle au coeur des priorités démocratiques. Dans cet entretien, il revient sur l’ambition et la portée de cette initiative.
À l’origine du Front économique, il y a un constat fort : l’économie réelle a largement disparu du débat public et politique. Quel a été le déclic personnel ou politique qui vous a conduit à lancer cette initiative lors de la REF 2024 ?
Dès mon élection à la présidence du MEDEF, j’ai fixé à notre organisation patronale – la 1re de France – un objectif : être un MEDEF d’affirmation.
Pourquoi ? D’une part parce que nous en avons toute la légitimité, nous qui représentons 240 000 entreprises, de la TPE au grand groupe, employant plus de 12 millions de salariés. Légitimité couplée à une attente forte des Français, 7 sur 101 souhaitant entendre davantage la voix des entrepreneurs dans le débat public. D’autre part, parce que la période d’instabilité politique l’exige.
Les propositions, aux antipodes de ce dont a besoin notre pays pour prospérer, se projeter vers l’avenir, s’unir derrière des projets positifs – dont la jeunesse qui est mon combat prioritaire – imposent que nous nous réappropriions le débat d’idées et y réintroduisions de la rationalité. C’est cette volonté qui a notamment guidé la création du Front économique, un outil puissant de production, en complémentarité et en transversalité avec les travaux de nos commissions et comités.
Le Front économique réunit chefs d’entreprise, économistes et think tanks autour d’un socle de constats et de propositions. Qu’est-ce qui
distingue cette démarche des prises de position économiques « classiques » du MEDEF ?
J’ajouterais tout d’abord une précision importante : la notion d’indépendance des membres du Front économique qui réunit, dans une démarche structurée et collégiale, une centaine d’économistes, de chefs d’entreprise et de think tanks indépendants. Cette diversité de profils, de parcours et d’expertises est
une force : elle garantit la pluralité des points de vue exprimés ainsi qu’une totale liberté dans la formulation de propositions.
Propositions que le MEDEF pourra reprendre, approfondir et porter ensuite au sein du débat public, au cas par cas.
Aussi, si les thématiques des sept groupes de travail qui composent le Front économique – à savoir produire et innover, travailler et rémunérer, investir et décarboner, développer les entreprises, recentrer l’action publique, réussir, échanger – font évidemment écho aux réflexions du temps long du MEDEF, les produits de sortie, eux, peuvent être singulièrement différents. Le Front économique est résolument un outil de réflexion et de production que le MEDEF entend mettre au service d’une contribution militante au débat d’idées.
Un an après son lancement, comment le Front économique vit-il concrètement ? A-t-il, selon vous, déjà commencé à peser sur le débat public, les décideurs politiques ou l’opinion ?
Le Front économique vit d’abord par le travail de ses task forces, la mobilisation de leurs co-présidents, des think tanks et des conseillers scientifiques. Je tiens d’ailleurs vivement à remercier ce collectif et son travail de grande qualité. Les échanges sont exigeants, nourris par la confrontation constructive des expertises de ses membres mais aussi un travail de mise en perspective avec ce qui se fait de mieux à l’international.
Ces travaux contribuent à un objectif prioritaire : dépassionner le débat public, y réintroduire des propositions rationnelles, et par-dessus tout participer à réaffirmer le primat de l’économie. Il n’y a pas de plein emploi sans entreprises qui recrutent ; pas de hausse durable du pouvoir d’achat sans création de richesse préalable ; pas de transition écologique acceptable sans croissance gage d’innovation.
C’est un travail du temps long qui doit être mené pour que l’économie retrouve la place qui lui est due dans les programmes, les propositions, les actes. Nous nous y employons. Le Front économique assume l’idée que les entreprises doivent prendre
leur part dans le débat démocratique.
Jusqu’où va, selon vous, la responsabilité des chefs d’entreprise – notamment de PME et de TPE – dans la qualité du débat public et politique ?
Partons d’un constat chiffré : 79 % des Français jugent que le débat public fonctionne mal. Dans le même temps, 77 % 2 considèrent que la France se porterait mieux si on écoutait davantage les entrepreneurs dans les décisions publiques. La responsabilité des chefs d’entreprise est immense, légitime, d’autant plus qu’elle est nourrie par les attentes croissantes de nos concitoyens à leur égard !
Les Français le savent, et le disent : nous jouons dans la même équipe.
Emploi, pouvoir d’achat, recherche de collectif, de missions stimulantes, d’impact sont autant de priorités pour les Français et de contributions quotidiennes des entreprises.
C’est pourquoi nous devons, chefs d’entreprise, militants patronaux, collectif MEDEF – en restant dans notre champ de légitimité – assumer pleinement notre responsabilité, notre contribution à l’intérêt général et notre envie de faire réussir la France !
Oui, nous avons toutes les raisons de le dire haut et fort, et c’est même au regard de la situation présente et dans la perspective des échéances politiques majeures à venir, un devoir.
Soyons militants ! Contribuons à faire du débat d’idées un lieu où prospèrent des propositions en faveur des entreprises, d’une croissance responsable, et de combats positifs comme la jeunesse ! Le MEDEF en sera un inlassable contributeur.
Quelles sont désormais les perspectives du Front économique ? S’agit-il d’un temps fort lié au contexte actuel ou d’une démarche appelée à s’inscrire durablement dans le paysage démocratique français ?
Le Front économique n’est pas un simple temps fort conjoncturel. Il est né dans un contexte d’instabilités politiques et économiques et de tensions internationales, mais il s’attaque à des problématiques du temps long qui sont au cœur de la réflexion du MEDEF et de ses commissions et comités. Les enjeux de
productivité, de compétitivité, de rééquilibrage des finances publiques, d’efficience de l’action publique, de promotion du libre-échange font partie de ces défis du temps long.
L’ambition du Front économique est justement de s’inscrire dans la durée, de produire régulièrement des contributions inspirées de ce qui se fait de mieux aux quatre coins du globe et, in fine, de contribuer à bâtir un consensus rationnel autour d’un objectif partagé : la réussite de la France et de ses entreprises.
À ce titre, la prochaine échéance majeure pour notre pays et ses entreprises que constitue l’élection présidentielle sera une bonne occasion d’exploiter nos travaux et de contribuer à leur lumière à rationaliser les prochains débats, remettre l’entreprise et l’économie au cœur des priorités des candidats.
1 – Sondage Odoxa pour Comfluence et L’Opinion
2 – Sondage Opinionway pour le Cercle des entrepreneurs