Sociologue, enseignant et chroniqueur économique, Julien Darmon analyse un paradoxe français : jamais l’économie n’a été aussi présente dans le débat public, et pourtant, jamais les réalités de l’entreprise n’ont semblé aussi mal comprises.
À l’heure où le Front économique entend réinstaller les faits et le temps long au coeur du débat démocratique, il livre un regard sans
concession sur les blocages français, la place des entrepreneurs dans le débat public et la responsabilité du monde économique.
Entretien…
Pourquoi l’économie semble-t-elle aujourd’hui largement absente, ou mal comprise, dans le débat public et politique en France ? Est-ce un problème démocratique ?
Nous vivons une forme de paradoxe très français. Les habitants n’ont jamais été aussi diplômés, l’accès à l’information – notamment économique – n’a jamais été aussi simple, et pourtant les réalités de l’entreprise restent très mal connues, en particulier par les jeunes générations. Plus largement, les citoyens français manquent de compétences de base pour comprendre la société dans laquelle ils vivent : les mathématiques élémentaires, les ordres de grandeur, la lecture des chiffres.
Beaucoup ne font pas la différence entre chiffre d’affaires et bénéfice, par exemple. Ce paradoxe est d’autant plus frappant que la France dispose d’une élite économique et mathématique remarquable.
Nous avons des économistes de tout premier plan, quatre prix Nobel d’économie – dont le dernier décerné en 2025 à Philippe Aghion –, et une tradition intellectuelle solide. Le problème n’est donc pas l’absence d’économie dans le débat, mais la manière dont on en parle.
Dette, déficit, PIB… l’économie est pourtant omniprésente dans les médias et les discours publics. Où se situe le décalage ?
C’est vrai, on n’a jamais autant parlé d’économie. Les indicateurs macroéconomiques sont omniprésents dans le discours politique et médiatique, et c’est
légitime. Mais le regard porté sur l’économie est très singulier, profondément marqué par une critique de l’économie de marché.
Les Français ont des convictions fortes, souvent très volontaristes, sur le rôle de l’État, sur l’intervention publique, sur la redistribution.
Cette critique devient cependant systématique. On peine à célébrer les entreprises, les entrepreneurs, la création de richesse. La richesse est souvent présentée comme un problème en soi, plutôt que comme une condition préalable au financement du modèle social.
Le débat actuel, qui consiste à se demander s’il faut « faire payer les entreprises » pour combler le déficit public, en est une illustration parfaite.
Que révèle, selon vous, le lancement du Front économique par le MEDEF sur l’état du débat public en France ?
Le Front économique traduit une volonté des entreprises, par la voix du MEDEF, de reprendre la main dans un débat très orienté vers la contestation. Aujourd’hui, on ne se contente plus de critiquer les entreprises : on conteste parfois leur utilité, voire leur légitimité. Or la France est l’un des États-providence les plus denses au monde, avec une économie extrêmement socialisée. Une part considérable du PIB est consacrée à la dépense publique. Dire que les entreprises contribueraient insuffisamment est donc discutable.
À travers le Front économique, entrepreneurs et experts cherchent à remettre des données claires, des propositions structurées, dans
le débat public. C’est exactement le rôle que doit jouer une organisation professionnelle : éclairer, proposer, nourrir le débat démocratique autour
de ses sujets. Il y a eu, depuis les années 1990, beaucoup de débats sur la RSE et la responsabilité citoyenne des entreprises, parfois jusqu’à une forme de discours
un peu « gnangnan ». Il est sain que les entreprises reprennent la parole sur les thèmes qui les concernent directement : le coût du travail,
le niveau des prélèvements, l’efficacité de la dépense publique, les spécificités françaises.
Faut-il inviter davantage d’entrepreneurs et de dirigeants d’entreprise dans les débats publics ? À quelles conditions ?
Aujourd’hui, beaucoup de personnes parlent des entreprises sur les plateaux de télévision : experts, commentateurs, économistes
qui, pour certains, n’ont jamais mis les pieds dans une entreprise. C’est aussi vrai d’un certain nombre de responsables politiques. Il existe
bien sûr des figures entrepreneuriales médiatisées, mais elles restent peu nombreuses. Entendre davantage de chefs d’entreprise me semblerait
très utile, car ils parlent de réalités concrètes : leurs salariés, leurs fournisseurs, leurs clients, leurs contraintes quotidiennes. Cela
suppose qu’ils soient formés à l’exercice médiatique et qu’ils parlent de ce qu’ils connaissent : l’entreprise, pas tous les problèmes du monde.
La vision française de l’entreprise est souvent réduite au CAC 40 alors que cela ne représente qu’une infime partie de notre tissu économique.
Où sont les PME, les TPE, ces dirigeants qui ont un discours simple, factuel, très incarné sur la réalité de l’économie ?
Le Front économique évoque un « contretemps français » vis-à-vis de nos partenaires européens. Est-il économique, politique ou culturel ?
Il est d’abord économique. La France se distingue par son niveau de dépenses sociales, son âge de départ à la retraite, sa production
de richesse par habitant. Le problème, c’est que ce modèle n’est pas soutenable financièrement à long terme. Le niveau de déficit et de dette
publique est préoccupant : on dit souvent que l’on va dans le mur… en réalité, nous y sommes déjà.
Ce décrochage est aggravé par une crise politique profonde. L’absence de majorité claire, les blocages institutionnels, empêchent toute
réforme structurelle. Pendant que l’Europe accélère – prenez l’Espagne par exemple –, la France ralentit.
Les débats, notamment sur les retraites, deviennent parfois irréels, presque lunaires. Il y a enfin une dimension idéologique. La France
est l’un des pays les moins libéraux d’Europe sur le plan économique. Cette passion française pour l’égalité, décrite par Tocqueville, se traduit paradoxalement par des contraintes très fortes qui pèsent sur les entreprises : coût du travail, droit social, lourdeurs administratives, inertie politique.
Quelle responsabilité le monde économique peut-il assumer dans la qualité du débat public et dans la culture du compromis ?
Dans l’entreprise, le compromis existe déjà ; on parle de dialogue social, de démocratie sociale, de paritarisme. Ce sont des mécanismes
organisés, structurés, qui fonctionnent parfois très bien, comme le montrent les régimes de retraite complémentaire.
Je crois beaucoup à cette démocratie sociale comme complément de la démocratie politique. En revanche, l’entreprise ne doit pas se disperser.
Elle ne doit pas parler de tout. Il faut revenir à l’essentiel : l’entreprise est un collectif qui crée de la richesse pour tous. Une idée intéressante serait
de multiplier les opérations de type « Vis ma vie » : accueillir des responsables politiques en immersion dans les entreprises, et permettre à des dirigeants de passer du temps dans des assemblées élues. Comprendre les contraintes des uns et des autres serait extrêmement utile.
Un message aux dirigeants qui nous lisent ?
Qu’ils prennent la parole, autant que possible, sur leurs sujets à eux, sur ce qu’ils connaissent. Mais pas sur tous les sujets du monde…