Une énergie trop chère, des normes qui s’empilent, une concurrence mondiale de plus en plus rude : à Gravelines, Befesa Circular Alloys illustre les défis concrets de la compétitivité industrielle française. L’équation industrielle se tend et chaque arbitrage compte. L’enjeu : préserver une capacité à produire et à investir sur le territoire.
Gravelines, sur un ancien site industriel reconverti au milieu des années 90, un four électrique électro-intensif fonctionne en continu. Ici, Befesa Circular Alloys
recycle chaque année 60 000 tonnes de résidus métallurgiques issus des aciéries inox pour produire 30 000 tonnes de ferroalliages réinjectés dans la fabrication d’acier. Filiale du groupe espagnol Befesa, leader européen du recyclage des déchets métallurgiques, l’entreprise s’est spécialisée dans la valorisation du chrome et du nickel. « Nous revalorisons les résidus produits par les aciéristes contenant du chrome et du nickel afin d’en extraire les métaux nobles, sous forme de ferroalliages, qui sont ensuite réemployés dans la fabrication d’aciers. Nous travaillons en boucle d’économie circulaire », explique Denis Chevé, qui dirige Befesa Circular Alloys, qui intègre le site français ainsi que l’entité suédoise du groupe.
L’énergie, une variable stratégique.
Mais derrière cette logique vertueuse, la compétitivité reste une équation fragile. Chez Befesa Circular Alloys, 30 % des coûts directs sont liés à l’électricité, 15 à 20 % au coke métallurgique, le reste à d’autres charges industrielles. « Nous sommes un site électro-intensif. Le prix de l’énergie est un facteur décisif pour notre compétitivité », rappelle le dirigeant. Le modèle économique de l’entreprise repose sur un traitement à façon : le coût énergétique est refacturé au client. Sur le papier, l’impact semble neutre ; en réalité, la situation est plus complexe. « Nos ferroalliages sont en concurrence avec des matières premières issues de la mine.
Le client compare notre prix avec celui du marché, indexé sur les cotations internationales du chrome et du nickel. Si l’énergie augmente, notre solution de recyclage devient mécaniquement moins attractive ».
Certains industriels arbitrent alors entre recyclage et achat de métal vierge ou de « scraps ». « Plus l’énergie est chère, plus le recyclage est remis en question. Et ce n’est évidemment pas une bonne nouvelle pour l’environnement, même si l’Europe est dans une optique de recyclage plutôt que d’utilisation de matières premières », se félicite Denis Chevé.
La relance du nucléaire en France est donc perçue comme un signal structurant.
« Disposer d’une électricité bas carbone et à prix maîtrisé est un avantage compétitif majeur. C’est une condition indispensable pour réussir la décarbonation », estime-t-il. Il prend pour exemple la Suède, qu’il connaît bien, où le coût de l’électricité est historiquement plus bas, offrant un avantage énergétique significatif, même si l’écart tend aujourd’hui à se réduire. « La relance du nucléaire en France a été pour nous un soulagement. Cette vision d’une énergie décarbonée et abordable doit être poursuivie », insiste-t-il.
L’investissement productif sous pression.
Sur les impôts de production, le diagnostic est mesuré. « Ce n’est pas neutre, mais ce n’est pas ce qui crée le principal différentiel de compétitivité », estime Denis Chevé. Le sujet central, selon lui, se situe plutôt du côté de la réglementation ou plutôt de l’inflation normative. « Les normes environnementales
européennes s’imposent à tous. Mais la France ajoute régulièrement des exigences supplémentaires. Après chaque incident industriel, une nouvelle couche réglementaire s’ajoute. Conséquence directe : 75 % de nos investissements sont liés à la mise en conformité réglementaire au détriment des investissements de production », déplore-t-il.
Un phénomène qui alimente le débat porté par le Front économique sur la nécessité d’un choc de simplification pour redonner de la capacité d’investissement aux industriels.
Maintenir une industrie compétitive.
À l’échelle internationale, le terrain de jeu est loin d’être homogène. « Nous sommes en concurrence mondiale. Et nous ne jouons pas toujours à armes égales », constate le dirigeant. Les surcapacités chinoises dans l’acier et les ferroalliages, les politiques industrielles offensives des États-Unis, les réactions parfois tardives de l’Europe face aux pratiques de dumping pèsent lourdement sur la filière. « Les mesures antidumping ont souvent été mises en place trop tard. Pendant ce temps, certaines entreprises européennes tournent au ralenti, voire ferment temporairement ». Des clauses de sauvegarde ont certes été adoptées fin 2025 sur certains ferroalliages, mais leur effet reste encore à mesurer.
Pour Denis Chevé, également président de France Chimie Nord Pas-de-Calais, le cap à tenir est donc clair : assurer une politique énergétique cohérente, tenir compte des distorsions internationales et alléger les contraintes réglementaires excessives. « La décarbonation est très gourmande en électricité. Si nous voulons recycler et produire en Europe, il faut une énergie décarbonée et compétitive », assure-t-il.
Au-delà de son site, il rappelle que la chimie et la métallurgie sont au coeur de nombreuses chaînes de valeur industrielles. La compétitivité conditionne la capacité à investir, à innover et à maintenir des emplois industriels sur le territoire.
À PROPOS DU groupe Befesa
– Groupe industriel espagnol, Befesa est le leader européen du recyclage des déchets métallurgiques, notamment du zinc, du chrome et du nickel.
– Présent en Europe, en Asie (Chine, Corée du Sud, Asie du Sud-Est), en Turquie et aux États-Unis, le groupe emploie environ 1 800 collaborateurs dans le monde.
– La branche Befesa Circular Alloys est spécialisée dans la valorisation des résidus d’aciéries inox. Elle transforme chaque année des milliers de tonnes de poussières et de résidus métallurgiques en ferroalliages réinjectés dans la production d’acier, dans une logique d’économie circulaire.
– Le site de Gravelines emploie 100 salariés et réalise 30 M€ de chiffre d’affaires.