Inspirations : Frédéric Gauchet, président de France Chimie et du groupe Minafin

Inspirations : Frédéric Gauchet, président de France Chimie et du groupe Minafin

« SANS INVESTISSEMENT, LA CHIMIE FRANÇAISE S’EFFACERA »

Chimiste, entrepreneur et président de France Chimie depuis avril 2023, il observe son secteur avec la double vision du dirigeant et du représentant de filière.
Le groupe Minafin, qu’il a créé en 2004, s’est développé en France avec Minakem, à Dunkerque et Beuvry-la-Forêt, ainsi qu’en Allemagne, en Belgique, aux États-Unis et au Canada. Selon Frédéric Gauchet, l’industrie chimique française – et européenne – est engagée dans un décrochage structurel, discret mais profond, qui interroge directement notre souveraineté industrielle.

Les études récentes montrent un décrochage structurel de la chimie européenne. Sur quoi repose ce constat?

Ce constat repose sur des données chiffrées tangibles et préoccupantes. En France, les investissements annuels dans la chimie atteignaient 5 milliards d’euros en 2021 et 2022 puis un pic à 6 milliards d’euros en 2023. Ils ont été quasiment réduits de 25 % en 2025 et cette baisse devrait s’accentuer en 2026 (-21 % sur un an). Ce n’est pas un signal conjoncturel, c’est un basculement. En parallèle, la production européenne en volume a reculé de 10 % depuis 2022 et l’Europe a perdu près de 10 % de parts de marché. Pendant ce temps, la chimie mondiale a progressé de plus de 10 %. Ce qui est frappant, c’est que cette érosion s’est produite alors même que le discours public portait sur la réindustrialisation. Il y a un écart entre l’intention politique et la réalité industrielle.

Qu’est-ce qui explique ce décrochage?

Nous faisons face à un différentiel de compétitivité devenu structurel. Le coût de l’énergie en est le premier facteur. Il n’y a pas de chimie sans énergie, or, nos sites sont électrointensifs, parfois hyper électrointensifs, ou électrosensibles. L’Europe paie son énergie beaucoup plus cher que l’Amérique du Nord ou l’Asie. Aux États-Unis, l’Inflation Reduction Act (IRA) adopté en 2022 sous la présidence Biden a massivement soutenu l’investissement industriel et les énergies propres. Résultat : la pétrochimie et la chimie de commodité se sont redéployées. En Chine, la chimie est le secteur le plus soutenu par l’État. Il y a quarante ans, le pays représentait moins de 10 % du marché mondial ; il en détient aujourd’hui 47 %. Sa balance commerciale, déficitaire jusqu’en 2021, est désormais largement excédentaire. L’Inde, de son côté, a investi 2,9 milliards de dollars de subventions pour moderniser son industrie pharmaceutique.
Elle fournit aujourd’hui 44 % des principes actifs consommés dans les pays occidentaux. Pendant ce temps, en Europe, le poids de la réglementation environnementale est passé de 4 % de la valeur ajoutée du secteur en 2004 à près de 15 % aujourd’hui. La protection de l’environnement est indispensable, mais lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’un cadre économique cohérent, elle fragilise l’outil productif au lieu de l’accompagner dans sa transformation.

La France est-elle plus pénalisée que ses voisins?

Oui, notamment sur la fiscalité de production. En France, impôts de production et charges sociales représentent environ 18 % de la valeur ajoutée industrielle, contre 10 à 11 % en Allemagne, en Italie ou en Espagne. L’industrie chimique française pèse plus de 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires. Le surcoût fiscal représente environ 1,3 milliard d’euros par an. Pour certaines activités de chimie fine à forte valeur ajoutée, cela peut atteindre 3 à 4 % du chiffre d’affaires. Quand vous arbitrez un investissement industriel, ces écarts comptent et peuvent clairement décider de l’implantation d’un site.

La surtransposition des normes européennes aggrave-t-elle la situation?

Elle crée en tout cas des différentiels. Prenez la directive IED relative aux émissions industrielles : la France en a retenu l’interprétation la plus stricte, donc la plus coûteuse. La directive Seveso III et les plans de prévention des risques technologiques ajoutent des contraintes foncières et des délais d’instruction qui dépassent fréquemment d’un an ceux observés dans d’autres pays européens. Or l’industrie fonctionne avec des cycles d’investissement rapides. Si un client apprend qu’un projet nécessitera trois ans d’instruction en France contre un an ailleurs, sa décision sera vite prise. Nous avons également anticipé certaines réglementations, notamment sur les PFAS ou « polluants éternels », avant même que le cadre européen ne soit stabilisé. L’anticipation peut être vertueuse mais elle devient problématique lorsqu’elle isole un pays au sein du marché intérieur.

Quels sont les risques pour la filière si cette dynamique se poursuit?

Le risque majeur est la dépendance. La chimie irrigue l’automobile, la santé, la défense, l’agroalimentaire. Elle est comme un arbre : à la base, la chimie lourde ; au sommet, la chimie fine, pharmaceutique, les matériaux avancés. Si la base s’effondre, tout le reste vacille. Lorsque la plateforme Vencorex de Pont-de-Claix, près de Grenoble, a été liquidée en 2025, ce sont des chaînes de valeur entières qui ont été fragilisées. Aujourd’hui, nous importons la quasi-totalité de nos principes actifs pharmaceutiques. C’est un choix que nous n’avons pas vraiment assumé.

À l’inverse, il y a des signaux positifs comme la relance en 2025 par Solvay, à La Rochelle, d’une ligne de recyclage de terres rares destinées à la production d’aimants permanents qui équipent, par exemple, les véhicules électriques. Ces aimants sont traditionnellement produits en Chine. L’objectif est de couvrir 30% de la production européenne hors Chine. C’est stratégique mais cela suppose un environnement compétitif stable. Sans cela, même les meilleures initiatives resteront fragiles.

Quelles sont, selon vous, les priorités pour redonner de l’oxygène au secteur?

La première est énergétique. Chez Minafin, le gaz coûte environ 11 € le MWh aux États-Unis contre près de 16 € en France, notamment en raison des assises fiscales. Ces écarts se répercutent directement sur nos coûts. Deuxième priorité: simplifier et accélérer les procédures d’investissement : un an de délai supplémentaire peut faire basculer un projet vers un autre continent. La troisième mesure concerne la réduction de la fiscalité de production. Sur 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires, nous en exportons 70. Or, pour exporter, il faut être compétitif et pour rester un acteur mondial, nous devons jouer à armes égales.

À quoi ressemblera la chimie française en 2035 si rien ne change?

Je reste convaincu que la chimie française dispose d’atouts considérables. Mais sans restauration rapide de la compétitivité, certaines filières pourraient quitter le pays demain. Nous disposons pourtant d’outils européens prometteurs, comme le Critical Medicines Act (pour sécuriser l’approvisionnement en médicaments en Europe) ou la Critical Chemicals Alliance (pour renforcer la résilience industrielle du secteur de la chimie). Encore faut-il qu’ils se traduisent par des mesures opérationnelles. Sans investissement, la chimie française s’effacera. Et l’enjeu dépasse largement notre secteur : il concerne notre capacité collective à produire, à exporter, à maîtriser nos chaînes de valeur, autrement dit, à décider par nous-mêmes de notre avenir industriel.

À PROPOS DU groupe Minafin

Groupe indépendant français de chimie fine, fondé en 2004 par Frédéric Gauchet.
Spécialisé dans la chimie pharmaceutique (Minakem) et la chimie verte (Minasolve).
Acteur reconnu dans la production de principes actifs pharmaceutiques et d’intermédiaires chimiques à haute valeur ajoutée.
Engagé dans le développement de solutions durables et innovantes, au service des industries de la santé et des matériaux avancés.
Présent en France, notamment à Dunkerque et Beuvry-la-Forêt, ainsi qu’en Allemagne, en Belgique, aux États-Unis et au Canada.
800 collaborateurs dans le monde, dont plus de la moitié en France.
CA 2025 : 240 millions d’euros.