« L’IA oblige les entreprises à garder en permanence le pied sur le frein… et sur l’accélérateur »
Guillaume Poupard est devenu en février 2026 le premier Chief Trust Officer d’Orange. Derrière ce titre inédit en France, une ambition stratégique : faire de la confiance numérique un levier de souveraineté, de sécurité et de compétitivité. Dans un monde où le numérique irrigue désormais tous les secteurs de l’économie, il plaide pour une approche ambitieuse et lucide : avancer vite sur l’IA, sans naïveté, mais sans immobilisme non plus.
Vous avez occupé des postes clés au cœur des enjeux numériques. Quel est le fil rouge qui guide votre parcours ?
Très tôt, j’ai été fasciné par ce qu’on appelait encore « l’informatique », à la fois dans ses dimensions théoriques et dans ses applications extrêmement concrètes. Après mes études d’ingénieur, j’ai fait une thèse en cryptologie, à une époque où l’on ne parlait pas encore de cybersécurité. Mais il y avait déjà cette intuition que le numérique allait profondément transformer nos vies et que sa sécurité serait essentielle.
Au début de ma carrière, j’ai trouvé beaucoup de sens à porter ces sujets dans le secteur public. À l’ANSSI, j’ai eu la chance d’être au cœur du moment où la menace cyber est devenue très concrète. Les attaques contre Bercy en 2012, puis contre TV5 Monde en 2015, ont marqué une prise de conscience : tout ce dont nos sociétés ont besoin pour fonctionner – santé, administration, économie, services essentiels – pouvait être ciblé et gravement fragilisé. Il y avait un double enjeu : aider les victimes de ces attaques, bien sûr, mais aussi construire une réglementation intelligente, développer un écosystème industriel et anticiper les besoins à venir. Chez Docaposte, j’ai découvert un autre versant : celui des solutions et des services ou comment développer des outils capables d’apporter de la confiance dans un environnement technologique à la fois passionnant et parfois inquiétant.
Mon arrivée chez Orange il y a quelques mois s’inscrit dans cette continuité. Ce titre de « Chief Trust Officer » peut interroger mais derrière il y a quelque chose de très concret. Nous vivons dans un monde fragmenté, complexe, où la question de la confiance devient centrale. Et chez Orange, cette confiance n’est pas uniquement un sujet technique ou un slogan. Elle devient aussi un sujet stratégique et business comme en atteste le nouveau plan stratégique 2026-2030 baptisé « Trust the Future ». Ainsi, outre notre cœur de métier lié à la connectivité, notre valeur réside dorénavant également dans notre capacité à garantir des services numériques fiables, sécurisés et maîtrisés dans la durée.
Peut-on encore parler de souveraineté économique sans souveraineté numérique aujourd’hui ?
Le numérique est désormais partout. Il irrigue l’ensemble de l’économie : la santé, l’industrie, le juridique, l’agriculture, la formation… Il est également devenu un secteur économique à part entière. Donc oui, évidemment, il existe un lien très fort entre souveraineté économique et maîtrise du numérique.
Mais je reste prudent avec le terme de souveraineté car c’est un concept essentiel mais avant tout politique. Dire qu’une entreprise serait « souveraine » n’a pas beaucoup de sens. Je préfère parler d’engagement au profit des souverainetés nationales et de maîtrise des dépendances technologiques.
Notre enjeu aujourd’hui n’est pas de couper les ponts avec les grands acteurs technologiques américains ou chinois qui sont à l’origine d’innovations majeures. En revanche, nous devons être capables de comprendre ces technologies, de les maîtriser, de les sécuriser et surtout de ne pas être naïfs. La maîtrise numérique, c’est précisément cela : ne pas subir, être capable de conserver une capacité de choix, de comprendre les dépendances, de protéger les données et de garantir la continuité des services dans le temps.
La « confiance numérique » est-elle en train de devenir un véritable avantage compétitif pour les entreprises ?
Oui, très clairement. Le sujet de la confiance numérique recouvre beaucoup de dimensions : la cybersécurité bien sûr, mais aussi la maîtrise des technologies dans la durée, la transparence sur l’usage des données, le respect des réglementations, l’éthique, la capacité à garantir un service stable et fiable. Pendant longtemps, ces questions étaient vues comme des contraintes ou des sujets de second ordre ; elles deviennent aujourd’hui des éléments différenciants.
Prenons un exemple très concret : lorsqu’une entreprise choisit un partenaire technologique, elle doit désormais se poser des questions qui dépassent la seule performance technique. Que se passe-t-il demain si les tensions géopolitiques s’aggravent ? Peut-on garantir la continuité des services ? Où sont réellement hébergées les données ? Qui peut y accéder ?
En Europe, nous avons une approche beaucoup plus protectrice de la donnée que d’autres régions du monde. Le RGPD traduit cette vision : la donnée n’est pas une matière première qu’on exploite sans limite. C’est quelque chose qui appartient aux utilisateurs et qui doit être protégé. Cette capacité à proposer des services numériques de confiance devient progressivement un véritable avantage compétitif.
Concernant l’intelligence artificielle, le véritable enjeu pour les entreprises est-il technologique ou relève-t-il d’abord de la maîtrise des risques, de la gouvernance et de la sécurité des systèmes ?
L’IA est, à mon sens, une transformation extrêmement profonde, probablement une véritable révolution industrielle. Il y a quelques années, on nous expliquait que la blockchain allait révolutionner le monde, puis ce fut le métavers. Aujourd’hui, on n’en parle plus. L’IA c’est autre chose, ce n’est pas un effet de mode.
On voit déjà concrètement ce que ces technologies sont capables de produire mais les évolutions sont très rapides et il est encore très difficile de proposer des stratégies de transformation. Attendre en observant ce que font les autres fait porter le risque de prendre beaucoup de retard par rapport à ses concurrents. Mais foncer tête baissée sur tous les sujets à la mode sans cadre ni réflexion est tout aussi dangereux.
Aujourd’hui, les entreprises sont obligées d’avancer sans avoir une visibilité complète sur ce qui les attend. L’IA oblige les entreprises à garder en permanence le pied sur le frein… et sur l’accélérateur.
L’enjeu est donc autant technologique qu’organisationnel, humain et stratégique. L’IA peut créer énormément de valeur mais, mal maîtrisée, elle peut avoir de graves conséquences en cas de défaut de sécurité ou de dysfonctionnement à grande échelle. C’est ce qui rend cette période à la fois passionnante… et profondément déroutante.
Je pense d’ailleurs que le sujet le plus structurant n’est pas uniquement l’IA générative mais plutôt ce qu’on appelle l’IA agentique, c’est-à-dire des systèmes capables d’automatiser des processus complets et de transformer profondément les métiers. Cela pose des questions de fond sur l’organisation du travail, la valeur créée et les compétences dont nous aurons besoin demain.
La cybersécurité a longtemps été traitée comme une affaire d’experts. Aujourd’hui, elle remonte au niveau des directions générales. Avec quel impact ?
Je crois justement qu’il faut arrêter de considérer ces sujets comme des problématiques réservées aux experts. Le rôle d’un conseil d’administration et d’une direction générale, c’est avant tout de gérer les risques stratégiques de l’entreprise. Dès lors que le cyber-risque peut tuer une entreprise, il devient naturellement un sujet de gouvernance.
Cela ne veut pas dire que les dirigeants doivent devenir des experts techniques. Ce serait absurde, moi-même je ne le suis pas. En revanche, les experts doivent être capables de se mettre au niveau des décideurs pour leur permettre de prendre les bonnes décisions.
Cyber, IA, gouvernance des données, dépendances technologiques : ces sujets doivent désormais être intégrés au plus haut niveau de la stratégie des entreprises.
Quel conseil concret adresseriez-vous aux dirigeants qui vous liront ?
D’abord, il faut décomplexer les dirigeants. Honnêtement, très peu de personnes maîtrisent réellement l’ensemble du sujet. L’important, ce n’est pas de devenir expert, c’est de comprendre suffisamment les enjeux pour pouvoir prendre les bonnes décisions.
Le cyber, l’IA, le numérique au sens large ne sont plus des sujets périphériques. Ils touchent directement à la compétitivité, à la résilience et parfois même à la survie des entreprises. Ne pas jouer ce jeu-là n’est plus une option gagnante.
L’IA créera de la valeur, c’est évident. Mais elle peut aussi fragiliser ou faire disparaître certaines entreprises si elles restent spectatrices. Il faut donc s’y intéresser maintenant, sans naïveté mais sans peur non plus.