« L’IA NE REMPLACE PAS L’AVOCAT, ELLE EN REDÉFINIT LE RÔLE »
Cabinet pionnier en droit des affaires, Fidal Avocats a engagé depuis plusieurs années une transformation numérique de fond. Structuration des données, refonte des bases documentaires, déploiement d’un assistant juridique interne basé sur l’IA générative… L’ambition est claire : optimiser la production du droit sans jamais en diluer l’exigence. Pour Viviane Gelles, avocate associée à Lille et membre du comité de gouvernance de la Cité de l’IA, cette transformation marque un tournant dans la pratique du métier.
Fidal a lancé un vaste projet de transformation numérique pour optimiser la manière dont les services juridiques sont délivrés. Concrètement, qu’est-ce que cela change aujourd’hui dans votre pratique quotidienne d’avocate ? Où se situe la vraie rupture ?
La transformation numérique a un impact très concret sur notre quotidien. Elle nous permet d’automatiser un certain nombre de tâches indispensables mais peu créatrices de valeur : recherche documentaire, synthèse de jurisprudence ou de contrats volumineux, reformulation, traduction, anonymisation…
Nous avons développé Fidal IA, un assistant juridique interne, intégré dans un environnement sécurisé propre au cabinet. Ce n’est pas un outil périphérique : il est désormais au cœur de notre manière de travailler. Concrètement, un document de plusieurs dizaines de pages peut être synthétisé en quelques minutes. Les recherches juridiques se font en langage naturel sur des bases comme Légifrance, le BOFiP ou Judilibre. Des documents sensibles peuvent être traduits ou anonymisés instantanément.
Mais la vraie rupture n’est pas uniquement technologique. Elle réside dans notre capacité à structurer, capitaliser et gouverner le savoir juridique. C’est cette articulation entre technologie, organisation et gestion de la connaissance qui transforme en profondeur la manière dont nous délivrons le conseil.
Sur quels types de tâches, votre assistant IA apporte-t-il le plus de valeur ? Sur quels sujets reste-t-il encore clairement insuffisant ?
L’IA générative est particulièrement performante sur tout ce qui relève du traitement de volumes importants d’information ou de tâches répétitives : synthèse de documents, recherches juridiques, revue documentaire, premiers jets de rédaction, traduction, anonymisation… Sa force, c’est sa rapidité et sa capacité à structurer l’information de manière immédiatement exploitable. Cela nous permet de gagner un temps précieux et de concentrer notre énergie là où elle crée vraiment de la valeur : l’analyse, le raisonnement, la stratégie.
En revanche, ses limites sont très claires. Elle ne remplace ni le raisonnement juridique, ni l’intelligence contextuelle, ni la connaissance fine d’un dossier. Dès qu’il s’agit d’arbitrage, de négociation ou d’appréciation du risque, l’intervention humaine reste indispensable.
Et il faut être très clair : les contenus produits par l’IA sont des brouillons, jamais des livrables. Ils doivent systématiquement être relus, vérifiés et validés. La responsabilité, elle, reste entièrement humaine.
On dit souvent que l’IA ne remplace pas les Hommes mais transforme leur rôle. Qu’est-ce qui, selon vous, a le plus évolué : les compétences attendues, la manière de travailler, la relation au client ?
Les trois évoluent en parallèle, mais ce qui change le plus, c’est sans doute la manière de travailler. L’avocat passe moins de temps à produire de la matière brute et davantage à structurer, challenger, analyser et conseiller. Il devient une forme de chef d’orchestre du conseil juridique, capable d’intégrer des outils technologiques tout en garantissant la qualité et la sécurité.
Cela suppose aussi de nouvelles compétences : savoir dialoguer avec l’IA, formuler les bonnes questions, analyser de manière critique les réponses produites, identifier les biais ou les erreurs.
Quant à la relation client, elle se renforce. En automatisant certaines tâches, nous libérons du temps pour l’écoute, la compréhension des enjeux et l’accompagnement stratégique. Et c’est précisément là que se situe notre valeur.
Derrière ces projets de transformation, il y a toujours des résistances, des doutes, parfois des erreurs. Quelles ont été les principales difficultés rencontrées chez Fidal, et quels enseignements en avez-vous tiré ?
La principale difficulté n’a pas été technique, mais culturelle. Le métier d’avocat repose sur des exigences fortes de qualité, de confidentialité et de responsabilité. Il est donc naturel que l’arrivée de l’IA suscite des interrogations : sur la fiabilité des résultats, la sécurité des données, ou encore l’impact sur nos pratiques.
Le premier enseignement, c’est qu’il n’y a pas d’adoption sans confiance. L’environnement technologique doit être totalement sécurisé, avec une souveraineté des données garantie.
Le deuxième, c’est que l’appropriation passe par l’usage : formation, partage de bonnes pratiques, retours d’expérience.
Enfin, il faut accepter une logique d’itération. Tester, ajuster, améliorer en continu, tout en maintenant un contrôle humain permanent.
Vous êtes également membre du comité de gouvernance de la Cité de l’IA. Avec ce double regard – cabinet d’avocats et écosystème IA –, comment jugez-vous le niveau de maturité des entreprises sur ces sujets ?
Nous sommes encore dans une phase très hétérogène. Beaucoup d’entreprises parlent d’IA, expérimentent, mais il reste parfois difficile de distinguer les démarches réellement structurées des effets d’annonce.
En revanche, un point a clairement progressé : la prise de conscience que l’IA n’est pas seulement un sujet technologique, mais un sujet de gouvernance. La qualité des données, leur structuration, la conformité, la sécurité et la responsabilité deviennent des enjeux centraux.
À mon sens, la maturité ne se mesure pas au nombre d’outils déployés, mais à la capacité d’une organisation à intégrer l’IA dans un cadre clair, maîtrisé et durable, au service de ses métiers et de ses clients.
Viviane Gelles, avocate associée – Fidal Avocats