« LA TRANSFORMATION DIGITALE N’EST PLUS UNE OPTION, C’EST UNE CONDITION DE SURVIE »
À la tête de la French Tech Lille depuis 2019, Sam Dahmani observe un changement de tempo : après une décennie marquée par l’expérimentation et l’effervescence entrepreneuriale, les entreprises entrent désormais dans une phase beaucoup plus exigeante, celle de l’exécution. Moins d’effets d’annonce, plus de résultats attendus. Entre fin d’une certaine naïveté, montée en exigence économique et potentiel encore sous-exploité de l’IA, il livre une lecture sans détour de la transformation digitale à l’œuvre dans les Hauts-de-France.
Pendant longtemps, la transformation digitale a été perçue comme un sujet d’innovation ou d’anticipation. Où en sont réellement les entreprises aujourd’hui : dans l’accélération… ou encore dans l’adaptation ?
Nous sommes clairement entrés dans une phase d’accélération, et même d’adoption. Pendant une dizaine d’années, de 2012 à 2022, nous avons créé des startups. Aujourd’hui, l’enjeu, c’est qu’elles deviennent des entreprises solides : des PME, des ETI capables de « scaler », avec des modèles économiques récurrents et une ambition internationale. Surtout, il y a eu une prise de conscience que la transformation digitale n’est plus une option mais une condition de survie. Et la vraie bascule n’est pas technologique, elle est culturelle. Les entreprises qui avancent vite sont celles qui ont intégré que le digital n’est pas un sujet à côté, mais un levier central de performance.
On a beaucoup parlé de croissance rapide dans l’écosystème startup. Aujourd’hui, vous insistez sur la solidité des modèles et la profitabilité. Est-ce la fin d’une certaine « insouciance » de la French Tech ?
Je parlerais plutôt de la fin d’une forme de naïveté. Pendant une période, on a été dans une hypercroissance parfois déconnectée des fondamentaux économiques. Aujourd’hui, le contexte a changé, on gagne en discipline : les financements sont plus exigeants, les marchés plus sélectifs, et la pression sur la rentabilité est réelle. Les entreprises qui réussissent combinent trois choses : une vision forte, une exécution rigoureuse et une vraie discipline économique. On garde l’ambition, mais avec des règles du jeu beaucoup plus claires. Car soyons clairs : l’innovation n’a de sens que si elle débouche sur un modèle économique solide.
On parle beaucoup de l’IA comme d’un accélérateur de transformation. Dans les faits, transforme-t-elle réellement les modèles ?
Pas encore complètement, nous sommes dans une phase intermédiaire. Aujourd’hui, l’IA générative est surtout utilisée pour améliorer l’expérience client, gagner en productivité, automatiser des tâches. C’est déjà énorme, mais on n’est pas encore dans une transformation profonde des modèles. La vraie révolution viendra quand l’IA deviendra un moteur, et pas seulement un outil. Quand elle redéfinira la manière de créer de la valeur, d’organiser les équipes, de structurer les entreprises. On commence à voir des choses, mais les processus ne sont pas encore industrialisés.
À quoi ressemblerait cette « vraie rupture » ?
Je reviens d’un voyage d’études en Chine, et ce qui frappe, c’est la vitesse d’intégration de l’IA dans les usages quotidiens et les modèles économiques. Cela montre qu’à l’échelle mondiale, la compétition se joue désormais sur les écosystèmes, pas uniquement sur les technologies elles-mêmes. La rupture, ce n’est pas une nouvelle technologie, c’est un changement d’échelle : on n’est plus dans une juxtaposition de solutions, mais dans des écosystèmes complets, interconnectés par la data. La donnée devient le cœur du réacteur, elle alimente des environnements intelligents, des assistants personnalisés capables d’anticiper les besoins. On passe d’outils à des systèmes intégrés qui simplifient réellement la vie.
Mais cela pose une question majeure : à qui appartient cette donnée ultra riche, personnelle voire intime ? Où est-elle stockée ? Avec quel niveau de protection ? Et aussi, comment trouver un modèle économique rentable à l’IA derrière tout cela ? Parce que la valeur est là…
Avec le lancement du programme The Square by EuraTechnologies, le territoire des Hauts-de-France franchit-il un nouveau cap ?
Oui, clairement, on change d’échelle. Comme je l’ai dit précédemment, pendant longtemps, l’enjeu était de faire émerger des startups. Aujourd’hui, il s’agit de faire grandir des scale-up. C’est une autre ambition. Le territoire est prêt. On compte plus de 1 200 startups et entreprises innovantes dans les Hauts-de-France, dont une centaine avec un vrai potentiel de scale. On a même déjà plusieurs « super champions ». Avec The Square, on passe dans une logique d’orchestration : connecter les entreprises, les talents, la technologie… toujours avec un focus marché. C’est un marqueur de maturité.
Aujourd’hui, le territoire est prêt et d’ailleurs nous n’avons pas attendu que le national porte une attention particulière à la tech pour que la région prenne cet élan. Rappelons que Pierre de Saintignon a créé Euratechnologies en 2009. Le territoire dispose d’atouts historiques puissants, qu’il remet aujourd’hui pleinement en mouvement. C’est une bonne chose que les Hauts-de-France, terre d’entrepreneuriat, franchissent aujourd’hui un cap de maturité pour accompagner son ambition de rayonnement international.
Qu’est-ce qui fait aujourd’hui la différence entre une entreprise qui réussit sa transformation digitale… et une autre qui reste à l’écart ?
Ce n’est ni la technologie, ni les moyens. La différence tient à trois choses très simples : la clarté de la vision, le courage managérial et la vitesse d’exécution. Le monde va très vite, de plus en plus vite. Les entreprises qui réussissent sont celles qui prennent des décisions rapidement, qui acceptent de se remettre en question en permanence et qui embarquent leurs équipes dans ce mouvement. Celles qui attendent d’être sûres de faire les bons choix, de prendre les bonnes décisions… arrivent toujours trop tard. Au final, l’homme avec un grand H détient la clé et cela, c’est plutôt une bonne nouvelle !